Waterloo
Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 9 commentaires »19 mai 2011Soyons sérieux un instant, et considérons les affaires européennes dans ce qu’elles ont de plus crucial.
Samedi soir, pour la énième fois, la France s’est vautrée sur le paillasson de la gloire européenne, en finissant quinzième d’un concours où il semblait possible de finir en bonne place sans avoir l’air bien fut’ fut’. Et pourtant, nous partîmes sous le vent arrière des bookmakers, qui jouaient pour l’occasion le rôle d’augures, totalement à côté de la plaque pour une fois.
Il faut dire qu’il s’est passé quelque chose d’étrange dans la prophétie des organisateurs de paris : la France était donnée, et de loin, gagnante. C’est l’avantage d’internet : on peut découvrir les chansons avant de les voir exécutées (et Dieu sait si ce terme est adapté à la prestation française corse de Samedi dernier) sur la scène où l’élite musicale européenne se confronte dans un déluge d’effets vidéo, de chorégraphie (si vous voulez avoir l’air à la mode en boite, sachez que LA tendance de l’année, c’est les danseurs alignés les uns derrière les autres qui font genre « c’est pas mes bras qui dépassent, c’est ceux du type qui est devant nous », je pense avoir dénombré au moins cinq candidats dont les agités du global ont exécuté cette figure shivaïque en cours de chorégraphie), de violons (of course) et de tenues improbables (mention spéciale à la robe de la dernière candidate, qui était un défi à la couture (et au bon goût)), et mention particulière aux bonnets des moldaves, dont on doute qu’ils passent les portiques des aéroports (dans un monde parfait, les moldaves auraient gagné, mais craignant sans doute que les vedettes nationales soient contraintes de cheminer dans une charrette tirée par un âne jusqu’au chapiteau de cirque qui fait office de palais des congrès national, les votants, ont massivement voté pour l’Azerbaïdjan, juste pour découvrir où ça peut bien se situer sur une carte, et aussi (motif inavouable) pour foutre en l’air la balance commerciale de ce pays en le contraignant à organiser à grands frais la prochaine fête de la musique européenne) leur chef d’oeuvre censé rendre compte de la recherche musicale contemporaine dans chacun des pays autorisés à participer à la fête transnationale (à défaut d’être transgenre, Dana International n’ayant pas été sélectionnée pour la finale, ce qui explique peut être la victoire de l’Azerbaïdjan (j’ai une théorie là dessus, que je réserve pour plus loin dans l’article).
Si on regardait, sur Youtube le clip de la chanson française, il y avait moyen d’être appâté par le piège : petit cabriolet italien (une Alfa Spider en état de marche, ça frise le manque de respect pour le manque total de fiabilité des Alfa qui fait leur légende, on frôle l’insulte à la mémoire italienne, mais bref), cheveux dans le vent, lunettes de soleil, chant euh.. correct, modestie linguistique (on ne met même pas le français en avant, sans pour autant chanter en anglais, on fait une place à une langue régionale (enfin, « régionale »… pour ma part, je me suis résolu à ne retourner en Corse que lorsqu’il faudra un passeport pour s’y rendre), grand hôtel pas trop grand (on lui ouvre le coffre, mais il ouvre lui même sa portière (sans doute le personnel a t il des consignes avec les Alfa, afin de ne pas se retrouver bêtement avec la poignée de la porte dans la main, soudainement désolidarisée de la carrosserie fine italienne), on est dans ce que le grand public européen doit plus ou moins fantasmer sur la vie bourgeoise européenne. On touche un peu au sublime quand le chanteur s’isole, dans sa chambre d’hôtel, tout d’abord, auprès de sa cheminée (il y a ambiguïté sur la saison durant laquelle se passent les scènes du clip). On dirait un peu Springfellow Hawk quand il retourne dans son chalet de montagne, loin de la civilisation et des sous hommes, tel un Zarathoustra pilote d’hélicoptère (et pourquoi pas, hein ?) pour jouer du violoncelle sur la terrasse, face aux sommets enneigés. Ben là, Amaury Vassili, c’est un peu pareil, mais dans un chambre d’hôtel. Ce qui ne l’empêche pas d’aller néanmoins hurler sa chanson face aux éléments, en haut des falaises (on croirait presque avoir brusquement zappé sur une des publicités pour la moutarde Maille, même coupe de cheveux, même regard vers l’horizon, même léger manque de modestie (je toise l’univers, et il a intérêt à baisser le regard devant moi), même cambrure de toréador devant le soleil couchant. Bref, tout ça sent son romantique de pacotille à plein nez, on sent les âmes de Richard Clayderman et d’André Rieu planer au dessus du petit chevelu qui s’égosille dans la pampa. On flaire l’arnaque, mais comme on fait partie du pays qui l’organise, on se répète la fameuse formule de Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ». On rajoutera la maxime noir désiresque (paix à leur âme) : « N’ayons l’air de rien », le crétin européen pourrait bien voter pour ce genre de chose, et il est entendu que pour gagner, il faut avoir bu toute sa honte, et la pisser ensuite sur le public. C’était apparemment la stratégie choisie Samedi soir.
Mais patatras. Entre temps, tout s’est passé comme si on avait décidé de rendre le piège inefficace en mettant à jour tous ses mécanisme sous le regard du public. Finie la modestie : c’était Napoléon en personne qui venait chanter son hymne guerrier à la face de l’Europe. Peut être le conseiller des grands, Guéant, avait il soufflé en douce à la délégation européenne, « allez y les gars, il y a en Europe une solide nostalgie de l’Empire ». Mais il semble y avoir eu maldonne : si nostalgie il y a, elle ne consiste peut être pas exactement en un désir de se faire piétiner par un corse trop petit pour ne pas être nerveux sur un cheval, trop imbu de sa personne pour ne pas faire tout ce bordel pour de strictes raisons pulsionnelles.
Ajoutons quelques coups fourrés de la concurrence, en particulier, on semble avoir drogué le coiffeur d’Amaury, qui lui a collé sur la tête une permanente telle qu’on en n’avait plus vu depuis la dernière intervention à la télé de Jean-Michel Jarre (je dis ça parce que 1, c’est la même coupe de cheveux, et 2, je l’ai vu récemment dans Turbo, qui faisait mine de reconnaître à l’oreille les sons des moteurs Jaguar, Ferrari et Lamborghini, tout ça pour faire la promotion de sa tournée, et on se disait en voyant ça que, finalement, se retrouver menotté, et projeté comme sur un pilori sur tous les écrans plats du monde, ce n’était pas si humiliant que ça). Autant dire qu’en entendant Catherine Lara commenter la soirée, on réalisait soudain que le candidat français, fils caché de la violoniste déglingos (l’héritage capillaire ne ment jamais) avait été pistonné par le lobby des garçons coiffeurs. Second terroriste qui s’est acharné sur notre champion : l’ingénieur du son qui semble être allé se chercher un sandwich et une bière pendant la prestation, oubliant de brancher les oreillettes du ténor, le laissant se démerder tout seul pour trouver, au pif, le ton sur lequel pousser sa chansonnette. Autant dire que, puisqu’on était déguisé en Napoléon, la prestation a ressemblé à une partie de bataille navale : tâtonnant, c’est-à-dire tentant des tons, au hasard, en espérant tomber sur celui de la bande orchestre qui, cruelle, demeurait figée sur sa propre ligne d’harmonie, insensible aux tentatives du chanteur pour se rapprocher d’elle. Pendant ce qu’on a eu du mal à identifier comme un couplet, puis un refrain, ce fut « B7. A l’eau. D6. A l’eau. A4 alors ? A l’eau aussi… » Variant de ce que l’oreille percevait comme des quarts de ton, ces écarts qui n’existent pas dans la musique occidentale classique, on entendait très nettement que ça chantait tout simplement complètement faux. Et ça, même avec une coupe de cheveux qui sera peut être, après tout, à la mode dans cinquante ans, et même avec une veste qui semble taillée exprès pour partir déclarer la guerre à l’ensemble du territoire européen (et attention, l’Europe, le jour de l’Eurovision, ça s’étend jusqu’à Israel en intégrant la Turquie sans demander de reconnaissance de quelque génocide que ce soit, comme ça, gratos, du moment qu’ils chantent et dansent dans des costumes en papier crépon), ça n’est tout simplement pas possible, surtout quand on a décidé de faire de sa gorge une sorte de caisse de résonnance équivalente aux grottes de Lascaux dont on aurait intégralement recouvert les murs de carrelage, histoire de les doter d’une reverb’ digne d’une salle de bains.
Bref, attaquer toute l’Europe d’un coup, déguisé en Napoléon d’opérette, au son d’un hymne guerrier chanté en Corse, certes, mais carrément faux, voila qui n’est peut être pas exactement la meilleure manière de convaincre les télespectateurs de ces pays dans lesquels on pense, en écoutant de la musique que nous désignerions comme « disco », être « à la page », de voter pour la France. Ajouter au dispositif musical (pour peu que ce mot soit approprié ici) un décor constitué par un ciel qui, peu à peu, devient aussi rougeoyant que s’il dominait un territoire mis à feu et à sang par une bataille qui se refléterait dans ses nuages rougis, et on parvient sans doute à convaincre tout le territoire participant au concours que les français ont sombré dans la folie, et qu’ils s’apprêtent à envahir tout l’espace disponible, comme ça, juste parce qu’un corse leur en veut de ne pas avoir correctement réglé ses retours pour l’aider à accorder ses violons avec sa voix.
Pourtant, l’histoire des chansons ayant gagné le concours de l’Eurovision. Parmi les titres les plus célèbres qu’a produit ce télé crochet, on trouve le fameux succès de Abba, Waterloo. Sans faire une explication de texte intégrale de cette chanson, on peut s’arrêter deux secondes sur cette prophétie :
The history book on the shelf
Is always repeating itself
Si le livre de l’histoire est censé s’écrire en mode ‘repeat”, alors nous aurions du nous souvenir qu’à emprunter le thème napoléonien sur un terrain frappé par la mémoire de Waterloo, on propulserait notre héros national chevelu directement vers la défaite, ce que le livre de l’histoire, effectivement, vérifia.
Ah, dernière chose, pourquoi l’absence de Dana International pouvait elle favoriser la victoire de l’Azerbaïdjan ? Parce que le casting de ce pays était simplement idéal, puisqu’il s’agissait d’un de ces couples dont on devine aisément que la partie masculine n’est pas particulièrement attirée par la moitié féminine (pas la peine d’avoir un gaydar particulièrement aiguisé pour discerner chez le chanteur (dont la voix, d’ailleurs, n’est pas totalement inintéressante) ce qu’on appelle discrètement un garçon sensible, pas du tout dans la follitude de certains autres candidats (il y avait des jumeaux, par exemple, d’on ne sait quelle nationalité, sorte de zébulons montés sur ressort, habillés comme l’as de pique, faisant vaguement parler au duo eighties Bros (qui à force de chanter « When will I, will I be famous ? » a réussi à être totalement oublié de tous), qui avaient vraiment l’air de folles perdues, presque touchants dans leur égarement tous azimuts, le candidat d’Azerbaïdjan avait, lui, l’air simplement cette manière qu’ont certains chanteurs pop d’être en même temps totalement superficiels dans leur attitude, mais d’une superficialité dont on devine qu’elle est une surface qui cache quelque chose, qui ne se dit pas ; même sa voix était l’antithèse de celle du Napoléon français, qui tentait, lui, de tout passer en force quand la fragilité de celui qui, finalement, sera vainqueur, s’appuyait davantage sur les nuances (j’en parle comme si c’était une performance vocale, ce que ce n’était pas, tout l’intérêt, même ; c’est que précisément, ça ne se donnait pas comme tel))). Si on imagine un tout petit peu la sociologie des téléspectateurs de l’Eurovision, on devine que ce casting est assez pertinent, permettant de recueillir les précieux votes nécessaires pour remporter cette si importante victoire. Nul doute que la présence de la flamboyante chanteuse israélienne aurait permis de diviser ces troupes là, et de glisser notre Napoléon d’opérette dans la faille. Au lieu de cela, il faut admettre qu’on l’a simplement propulsé, tout droit, dans le mur du son, où il s’est joyeusement fracassé. Ce Sognu fut saignant, ce fut aussi une morne plainte.
Un dernier détail, pour la route : les bookmakers se sont bien plantés en nous annonçant grands vainqueurs de cette édition, et la France semble y avoir cru un instant. On ferait peut être bien de méditer cette leçon que la Grande Histoire veut bien nous donner ici : parfois, les sondages d’avant match se trompent. Parfois, même, ils peuvent inciter à persister dans l’erreur. On pouvait, avant même le soir de l’Eurovision, examiner un peu la proposition « Amaury Vassili » et se demander si raisonnablement, elle pouvait remporter les suffrages européens, et si on pouvait envisager ça comme une bonne chose. Je propose un exercice sain : il est peut être encore temps de se poser les mêmes questions à propos d’un certain François Hollande.





































































































